Introduction
Pesche à la sanguine, comme on dirait un dessin à la sanguine (et non pêche à la ligne). La référence se situe du point de vue d’un procédé de dessin et non d’une technique de pêche. D’entrée de jeu, je veux signifier que le résultat de mon travail au centre AdMare, relève du domaine de la création en arts visuels même s’il est le fruit de références puisées ailleurs. Dans la démarche de l’artiste, la création est sa façon d’atteindre à la connaissance. Depuis un peu plus d’une décennie, la thématique de la pêche est apparue dans ma réflexion. Dans l’élaboration de mon projet d’installation aux Îles, j’avais fait appel à ma mémoire puisque mon enfance s’est déroulée sur un fond de fleuve et de mer. Les éléments de base de l’orientation de ce projet ont été complétés et nourris par une quête d’informations sur place. Si on parle de la pêche à la morue, c’est mille ans d’histoire et quatre continents que l’on doit couvrir. Je me suis servie principalement de deux livres : La Dernière Queue de Morue de Pol Chantraine et Un poisson à la Conquête du Monde ou la fabuleuse histoire de la morue de Marc Kurlansky. J’ai aussi vérifié certaines données auprès de Pêche et Océans Canada. Cela m’a permis de cibler mon propos qui s’en tient à la diminution en quantité et en grosseur de la morue ainsi qu’aux conséquences possibles de la pollution sur ce phénomène.
De nos jours, c’est difficile de ne pas être au courant de la tourmente dans laquelle nage notre industrie de la pêche et surtout de la pêche à la morue. Est-ce bien un problème actuel? Dans un rapport du XVIIe siècle écrit au roi de France sur la pêche à la morue aux Îles Saint-Pierre et Miquelon que j’ai rapidement consulté, l’auteur faisait allusion à la diminution de cette espèce de poisson. Déjà on pointait la surpêche. C’est par le mot pesche de mon titre que je situe ma thématique dans le temps et mon clin d’œil à l’histoire de la pêche à la morue s’arrête là. Par contre quelques-unes des découvertes que j’ai faites dans cette quête d’informations, ont servi de déclencheur pour orienter mon travail. Parfois elles ont aussi confirmé ma façon d’appréhender cette thématique.
Au cours de la seconde partie du XXe siècle, en même temps que le volume des prises rétrécissait, on a vu aussi la taille des morues capturées diminuer. Les causes sont sans doute multiples et les spécialistes de plus en plus confondus. Dans le guide touristique officiel des îles de la Madeleine 2004-2005, on peut lire : Les espèces de poisson de fond (dont la morue)..... ont été victimes de surpêche et d’autres facteurs qu’on a du mal à identifier. L’axe de mon installation oppose aux grandes morues de dimensions mythiques que l’on capturait jadis, les morues immatures mesurant à peine trente-trois centimètres que l’on retrouvait déguisées sur certains marchés. À mon propos sur la diminution de la morue en quantité et en grosseur, j’ai greffé une réflexion sur les conséquences possibles de la pollution sur ce phénomène. Le choix des matériaux, le papier et le sel, a un sens par rapport à la thématique. Mais leur rôle est aussi de rendre ce travail éphémère et recyclable.
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Description
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Volet 1 mur de gauche
La ligne brisée qui représente le fond marin est le résultat d’une accumulation de feuilles dont le tiers de la surface est recouvert de sanguine par estompage et par superposition de craies et de crayons de différentes densités parfois mélangés avec du sépia. Traditionnellement, la sanguine provenait de l’hématite rouge, un oxyde de fer naturel de couleur rougeâtre ou brune et le sépia est une matière colorante d'un brun très foncé d'abord extraite du liquide de la seiche. Les origines terre mer de ce matériau n’ont pas résisté au temps. Ces pigments sont maintenant des produits de synthèse. Si j’ai choisi d’utiliser de la sanguine, couleur tellurique de la région, c’était sans savoir que les micmacs venaient en canot chercher aux Îles cette belle poudre ocre rouge qu’ils utilisaient dans leurs rites funéraires. C’était aussi sans savoir l’anecdote des cerises de fond, petits cailloux rouges, anciennement recherchés par les pêcheurs de la Nouvelle-Écosse pour repérer les bancs de morues. Puis sur mon fond marin, j’ai disposé des petites taches noires qui sont des quarts de morue, la partie pour le tout. Ce genre de casse-tête fait allusion à la disparition de cette espèce alors qu’elle a déjà tapissé les fonds marins. Dans l’art Khmer, dont le temple d’Angkor Vat est un exemple, les poissons sculptés sont placés près du sol dans l’éventualité qu’ils reprennent vie, ils auront plus de chance de retourner à la mer. Ce n’est pas très scientifique comme explication, mais je lui trouve assez d’intérêt pour l’inclure dans ma démarche. On retrouve donc les seules représentations de morue de l’exposition près du sol. J’ai construit cette première partie comme une œuvre en évolution (work in progress). Alors que je savais où la commencer au début de ma résidence, j’ai continué à ajouter des feuilles jusqu’au jour de mon départ.
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Volet 2 mur du fond
Cette partie de l’installation pourrait avoir comme sous-titre dans le ventre de la morue. Le rectangle sur le mur du fond symbolise les grosses morues de jadis, celles dont on disait qu’elles étaient grandes comme des hommes. La longueur maximale d’une morue pouvait atteindre cent quatre-vingts centimètres. J’ai trouvé la référence plus d’une fois en provenance de sources fiables. Comme cent quatre-vingts centimètres équivalent environ à six pieds, la dimension de ces morues ne relève donc pas de la légende. Par contre deux éléments formels de cette partie de l’installation suggèrent que les records en grosseur de prises font partie de l’histoire. Premièrement la position de la forme touche presque le plafond de la galerie. Quand le poisson est vivant, sa vessie natatoire règle son équilibre dans l'eau. Mais quand l’animal meurt, elle se gonfle et le fait flotter à la surface de l’eau. Comme ce sac membraneux est dans l’abdomen du poisson, celui-ci flotte ventre en l’air. Le ventre de la morue est de couleur blanche tandis que son dos, rose oranger. Le second indice relève de la coloration de la forme.
Ce poisson nage la gueule ouverte gobant tout sur son passage. On dit même avoir trouvé un dentier dans le ventre d’une morue. Tous les efforts de restauration de l’espèce sont-ils voués à l’échec parce que l’on aura omis d’agir aussi sur la qualité de leur milieu de vie, un fond de mer propre? Une forme actuelle de pollution de la mer est causée par la fabrication et l’utilisation de matériaux non décomposables. Entre la pochette de plastique omniprésente dans notre vie quotidienne et le filet de pêche accidentellement remis à l’eau, j’ai choisi la première. Le sac de plastique avait la qualité picturale qui me convenait. Ce rectangle qui symbolise la grande morue se matérialise donc par la juxtaposition de textures numérisées faites à partir de ces sacs. J’ai rehaussé de sanguine la première génération de texture puis numérisé de nouveau. À la manière des papiers gouachés découpés de Matisse, j’ai assemblé par collage ce matériau actuel.
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Volet 3 sol
Je termine la description de mon travail par les quatre élévations de sel sur le sol, embryon de tumulus qui était une forme de sépulture ancienne. Les rectangles au sol ont la dimension de la coupe papillon d'une morue à grandeur d'homme comme disaient les pêcheurs. Le sel fait partie de l’histoire de la morue, il est intimement lié au développement de cette pêche. Dès le moyen âge, les basques ont réussi à venir capturer les morues des bancs de Terre-Neuve et à les ramener chez eux parce qu’ils possédaient du sel. Ces bas-reliefs de sel forment aussi des sortes d’écrans. Le spectateur qui passe devant la source lumineuse, voit son ombre projetée sur cette surface. J’ai voulu ainsi signifier que notre avenir est intiment lié à la santé de nos ressources halieutiques.
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Mes influences
a. André Leroi-Gourhan
Sur Internet, j’ai trouvé un texte écrit par Éric Chevillard dont le titre est la vie future d’André Leroi-Gourhan. Je suppose que c’était un hommage posthume à ce spécialiste de la préhistoire et écrivain par surcroît. Le Geste et la Parole, L’Homme et la Matière sont déjà des titres évocateurs pour qui s’intéresse ou vit de la création.
Mais le professeur André Leroi-Gourhan s’illustre de plus splendide façon encore, il peint. Il regarde le monde pour la première fois, et ce qu’il voit, il le donne à voir à son tour, du moins en propose-t-il sa version – le professeur André Leroi-Gourhan invente la couleur et la forme. Son coup d’essai est un coup de maître. On ne fera que le répéter par la suite. D’emblée, il possède l’art et la manière, toutes les manières. Le professeur André Leroi-Gourhan peint pour célébrer, pour invoquer, pour envoûter, pour informer, pour enseigner, pour transmettre, pour témoigner, pour raconter, pour décorer, pour rire, pour jouir, pour plaire, pour peindre. Il sculpte aussi, de petits objets en pierre, en bois, en os. Ce n’est pas tout : il perfectionne nos équipements, il diversifie nos activités. Il a la bonne idée de semer, de planter. Il se lance dans l’élevage. Il enterre ses morts cérémonieusement et ne les oublie pas de sitôt.
Ce texte a lui seule résume ma façon de penser le processus de création.
b. Louis Bérubé
Je parle de la création comme une quête de la connaissance de son environnement mais aussi une connaissance de soi. Initialement, j’assumais la présence de mon père dans le choix du thème de mon travail à AdMare. Mais j’étais loin de m’imaginer que je ferais des découvertes sur l’auteur de mes jours. Par hasard, lors d’une visite au Musée de la mer de Havre Aubert, je suis tombée sur un livre qui relatait une partie de sa carrière que je connaissais peu, c’est-à-dire la période qui a précédé la fondation de l’école des pêcheries de La Pocatière. J’ai pu me rendre compte à quel point il fut impliqué dans le développement des pêcheries au Québec, ce qui l’a amené à fonder cette école en 1938 et, surtout, comment j’ai pu être influencée par ce sujet. Sur une mosaïque du corps professoral datant de 1947, on y voit non seulement mon père, mais mon grand-oncle le chanoine François-Xavier Jean, mon oncle Yves Jean qui fut un des premiers gradués de l’école et, enfin, le commandant Beaugé, un breton, invité comme professeur d’océanographie. Or tout ce monde avait résidé plus ou moins à plein temps chez-nous et se retrouvait souvent à notre table.
c. Maurice Proulx
Dans le creuset La Pocatière, il y avait une autre figure emblématique dans ma vie, le documentariste l’abbé Maurice Proulx. Avec sa complicité, assise sur un tabouret pour être à la bonne hauteur, je passais de longues heures à le regarder faire ses montages de films. J’y ai puisé ma fascination pour l’image séquentielle, l’image qui raconte.
En conclusion, nous devons à Pol Chantraine plus qu’un monument, mais l’obligation de lire son livre. C’est là que j’ai prélevé la dimension de trente-trois centimètres des bébés morues immatures, capturées quasi illégalement sur les bancs de Terre-Neuve. Après un périple digne d’un roman policier, on retrouvait ces petites morues en Angleterre dans les fameux Fish and Chip. Voila une histoire qui ferait trépigner Michael Moore. Je n’ose pas prétendre que mon travail aux Îles-de-la-Madeleine est l’événement qui fait avancer la cause comme aurait dit feu Pierre Bourgault le communicateur. En ce sens, les blanchons auront eu plus de chance que les bébés morues. Même pour les spécialistes, il est encore difficile de voir la lumière au fond du tunnel. Je termine en pastichant le mot final du film La Corporation dans la minute qui suit, il nous faut tous et toutes absolument trouver quelque chose à faire et surtout le faire.